Le changement climatique, une notion née au 15ème siècle

Par Geneviève De Lacour

FressozLocherJean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher à la matinée AJEC21 « Histoire du climat et négociations »

Le 30 octobre 2015

Avec « l’histoire des savoirs sur le changement climatique depuis le 15ème siècle», Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher préparent un livre qui pourrait faire écho en cette période de négociations climatiques. Les deux historiens veulent « restaurer les grammaires environnementales du 15ème au 19ème siècle», mais surtout, ils signent, à travers cet ouvrage, une exploration de la notion de changement climatique, ou comment les sociétés d’alors percevaient leurs actions sur l’environnement. Passionnante mise en perspective !

« Alors que les sociétés du 15ème au 19ème siècle tentent de comprendre et d’appréhender les conséquences de leurs actions sur la planète, le climat a été une catégorie très importante de ces grammaires environnementales », explique Jean-Baptiste Fressoz. Et de préciser que la grande angoisse à la fin du 18ème siècle ne porte pas sur le cycle du carbone et les émissions de CO2, comme aujourd’hui, mais sur le cycle de l’eau. « En coupant les arbres, on altère le cycle de l’eau ».

La question de changement climatique émerge en fait très tôt, à partir du 15ème siècle. Elle est liée à la découverte du nouveau monde et à sa colonisation. « C’est depuis la découverte du continent américain que se structure la pensée du changement climatique», affirme Fabien Locher. L’idée même de changement climatique est perçue comme positive à cette époque. Lire la suite

New York : un sommet climatique pour rien ?

Le 24 septembre 2014

par Valéry Laramée de Tannenberg

(article paru dans le Journal de l’environnement)

 

L’ONU a réuni le 23 septembre des centaines de chefs d’Etat, d’entrepreneurs, d’élus locaux et d’associatifs. L’occasion de faire le point sur les concessions que ces parties sont déjà prêtes à faire. Mais la négociation est loin d’être terminée.
Les 120 chefs d’Etat et de gouvernement qui ont participé, mardi 23 septembre, au sommet sur le climat organisé à New York par l’ONU, étaient attendus. Dimanche dernier 21 septembre, des centaines de milliers de manifestants (dont 4.000 à Paris) ont appelé les gouvernants à agir pour stabiliser le réchauffement climatique. Ils ont été, en partie, entendus.
Nombre d’acteurs ont pris solennellement des engagements qui vont dans le bon sens. Plus de 130 gouvernements, compagnies et associations ont adopté une «Déclaration de New York sur les forêts», en s’engageant à réduire de moitié la déforestation d’ici 2020, avant d’y mettre fin d’ici 2030. Rejetée par le Brésil, la Déclaration appelle aussi à restaurer 350 millions d’hectares de forêts et de terres agricoles. Combinés, ces trois objectifs permettraient d’éviter l’émission de 4,5 à 8,8 milliards de tonnes de gaz à effet de serre par an d’ici 2030.

ENR, VÉHICULES ÉLECTRIQUES, FUITES DE GAZ
Une vingtaine de pays africains se sont engagés à produire 40% de leur électricité, au moins, avec des énergies renouvelables en 2030, contre 12% aujourd’hui. Les petits pays îliens vont investir 500 millions de dollars (391 M€) pour construire 100 mégawatts électriques de capacités photovoltaïques. Sous la férule de Michelin, une dizaine de partenaires, industriels et institutionnels, ont annoncé le lancement de l’Urban Electric Mobility Initiative, afin de développer l’utilisation du véhicule électrique. L’organisation de l’aviation civile internationale a réitéré son objectif de diviser par deux les émissions de l’aviation commerciale entre 2005 et 2050. Des maires des plus grandes villes du monde ont estimé qu’ils pouvaient abattre de 8 Mdt les émissions urbaines vers 2050. Multinationales du pétrole et collectivités ont aussi conclu un partenariat pour réduire les rejets fugitifs de méthane, un puissant GES.
Quelques pays ont annoncé qu’ils allaient enfin abonder, d’ici 2018, le fonds vert climatique. D’ores et déjà, 2,5 Md$ (2 Md€) auraient été promis, dont 1 milliard par la France. Comme en 2009, le président du Costa Rica a annoncé un moratoire sur l’exploitation du pétrole. Pour le reste, il faudra se contenter de peu.
UN LEADERSHIP SINO-AMÉRICAIN?
José Manuel Barroso a rappelé que l’Union européenne prévoyait de réduire de 40% ses émissions de GES entre 1990 et 2030. A condition que le Conseil européen du mois d’octobre avalise cet objectif. Un objectif repris à son compte par David Cameron, le Premier ministre britannique.
Très attendu, Barack Obama a confirmé que les Etats-Unis réussiraient à réduire de 17% leurs émissions entre 2005 et 2020. Le président américain a lancé un appel au gouvernement chinois pour conclure un accord «ambitieux» en 2015. Pour les Américains, la signature d’un traité international est, en revanche, totalement exclue. Car il ne serait pas ratifié par le Congrès.
Le vice-Premier ministre chinois n’est pas resté sourd à l’appel américain. Il a indiqué que les émissions chinoises seraient stabilisées «dès que possible». «La Chine fera de plus grands efforts pour lutter contre le changement climatique et prendre ses responsabilités internationales», a mystérieusement conclu Zhang Gaoli.
Bien sûr, ces annonces ne satisferont pas les climatologues. Pour autant, New York n’était pas un round de négociations. Organisé par son secrétaire général, le sommet était surtout un moyen (très limité) pour l’ONU d’inciter les parties à la convention sur les changements climatiques de préparer leur stratégie anti-carbone.
FAIRE LE POINT
Dans un entretien accordé à L’Usine à GES, Paul Watkinson, chef des négociateurs français rappelle que la réunion était surtout l’occasion pour les chefs d’Etat de «faire le point, souligner leur engagement à trouver un accord à Paris, mais également pour donner une impulsion aux initiatives collaboratives bénéficiant autant au climat qu’au développement».
Les «vraies» mesures seront publiées entre le sommet climatique de Lima (décembre prochain) et le printemps 2015. C’est seulement sur ces bases que les diplomates réussiront (ou non) à rédiger l’accord «universel» qui pourrait être signé à Paris en décembre 2015.

Impact du changement climatique sur les écosystèmes
 et les services écosystémiques

Par Sandra Lavorel, directrice de recherche au Laboratoire d’Ecologie Alpine (LECA), CNRS UMR 5553, Grenoble

Article traduit et adapté par Anne Teyssèdre pour le site de la Société française d’écologie et paru sur la plateforme http://www.sfecologie.org/regards/

Les services écosystémiques sont les bénéfices que les humains tirent de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes (Daily et al. 1997). Comme tels, ils constituent un lien direct entre les modifications de la biosphère – notamment en réponse au changement climatique mondial – et la société. Dans certaines régions, la perspective du réchauffement climatique a été bien accueillie parce qu’elle augure la production de nouvelles cultures parmi lesquelles des céréales ou des vignes de haute valeur marchande, ou une augmentation de la production de certaines essences forestières, ou encore des conditions climatiques plus favorables pour le tourisme. Cependant, de tels changements positifs et les opportunités qui y sont associées ne semblent pas la règle. En effet, des changements soudains de services écosystémiques associés au changement climatique sont déjà observés tout autour du Globe, tandis que de nombreux autres sont attendus.

Disparition d’écosystèmes et des services associés

Dans les Andes et ailleurs en région tropicale, la fonte de glaciers est en train de priver les populations agraires d’eau d’irrigation pour la production agricole (Mooney et al., 2009). De tels changements sont d’autant plus dramatiques que l’approvisionnement en eau augmente pendant les premières années de fonte des glaciers, ce qui encourage le développement de l’irrigation tandis que la ressource en eau diminue puis s’épuise brutalement avec la disparition du glacier.

La destruction d’écosystèmes entiers est la forme la plus extrême d’impact du changement climatique sur les services écosystémiques. Ainsi le blanchissement des coraux (lié à la mort d’algues symbiotiques), en réponse à l’augmentation de la température de l’eau et à son acidification, traduit une dégradation des écosystèmes coralliens qui s’accompagne de la perte de nombreux services écologiques.

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Fig.1a Source S. Lavorel

Fig.1a et b : Dans les mers tropicales, les récifs coralliens intacts (en haut) hébergent une grande diversité d’espèces et fournissent d’inestimables services écosystémiques aux populations locales et à la planète. Leur blanchissement en réponse au réchauffement climatique (en bas) signe la fin brutale de ces services.

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Fig.1b Source S. Lavorel

Cette dégradation prive les populations locales d’ importantes ressources liées à la pêche, étant donné le rôle de « nurserie » des coraux pour de nombreuses espèces de poissons et d’invertébrés marins (Hoegh Guldberg et al. 2007). Elle expose également les populations locales à un accroissement des dommages liés aux tempêtes, étant donnée la contribution des récifs coralliens à la protection des côtes, îles et atolls tropicaux. Les revenus du tourisme asssociés à la présence et à la richesse en espèces de ces écosystèmes sont aussi perdus, alors que lorsqu’ils sont préservés ceux-ci donnent une forte incitation à la gestion durable de ces récifs, qui sont des biens culturels irremplaçables à l’échelle mondiale.

Dans le Sud-Ouest des Etats-Unis, le dépérissement de nombreux arbres dans les forêts semi-arides à la suite de la sécheresse de l’année 2000 a été vu comme l’éfondrement d’un écosystème, où la mort d’arbres se répercute par cascade à d’autres espèces de ces forêts de pins et genévriers (Breshears et al. 2011). Les chercheurs mettent en garde le public et les autorités contre les conséquences d’un événement aussi soudain sur la plupart des services écosystémiques rendus par ces forêts. Leur disparition devrait avoir un impact positif à court terme sur le rendement des parcours pour les ranchers, mais aussi des impacts négatifs à court terme sur l’abondance de produits importants au plan culturel tels que les pignes de pin et sur la valeur culturelle du paysage, ainsi que des effets négatifs à long terme sur l’érosion du sol et sur le climat régional (par le biais d’un changement d’albedo(1)).

A l’échelle de la planète, et bien que les projections du modèle soient conflictuelles, il a été montré que la disparition de la forêt tropicale amazonienne due au réchauffement climatique, amplifiée par une boucle de rétroaction positive sol-atmosphère, pourrait avoir des conséquences dramatiques sur le système climatique mondial (Mahli et al, 2009).

Désorganisation et pertes fonctionnelles

Des changements moins spectaculaires pour les non spécialistes peuvent avoir des conséquences tout aussi dramatiques. Sachant que les habitats et les communautés vivantes fournissent de nombreux services écosystémiques, les changements de distribution géographique d’espèces importantes au plan fonctionnel peuvent porter atteinte à ces services.

Les distributions de plantes et de leurs pollinisateurs peuvent varier indépendamment les unes des autres en réponse aux changement du climat, soit parce que les vitesses de leur réponse sont différentes, soit parce que ces réponses sont contrôlées par des variables climatiques différentes. Plus encore, avant même les changements de distribution géographique, la perte de l’ajustement fin des cycles de vie locaux (phénologie) entre les plantes et leurs pollinisateurs en réponse aux changements du climat cause le déclin du service de pollinisation associé, avec des conséquences coûteuses pour la production agricole et pour les espèces rares de forte valeur patrimoniale.

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Source S. Lavorel

Fig.2 : Le cycle de vie (phénologie) des pollinisateurs s’ajuste finement à celui de leurs plantes hôtes. Le changement climatique peut entraîner la perte de cette synchronisation et donc celle du service de pollinisation, essentiel à la reproduction de nombreuses plantes sauvages et cultivées.

 

Recolonisation et cascades écologiques

A l’inverse, le changement climatique est une opportunité en or pour certaines espèces nuisibles qui prolifèrent lorsque leur cycle de vie (phénologie) vient à s’ajuster à celui de plantes hôtes. Plusieurs événements de ce type ont déjà été observés, dans des écosystèmes forestiers et agricoles notamment. Citons l’expansion altitudinale de deux espèces parasites des pins dans les Alpes européennes, l’une animale : la chenille de la processionnaire du pin Thaumetopoea pityocampa (un papillon), et l’autre végétale : le faux gui Arceuthobium abietinum.

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Fig.3a Source S. Lavorel

Un autre exemple spectaculaire et bien documenté est celui de l’expansion du dendroctone du pin (Dendroctonus ponderosae) en Amérique du Nord. Ce petit scarabée (scolyte) perce l’écorce des pins pour pondre, se nourrir et construire avec sa descendance des galeries dans la couche vivante du bois (phloëme). Avec le réchauffement climatique, les conditions sont devenues favorables à l’expansion de cette espèce vers le nord, affectant des millions d’hectares de forêts de conifères (fig.3a).

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Fig.3b Source S. Lavorel

Confrontées aux risques accrus d’incendies lors des étés plus chauds et plus secs, ces forêts très inflammables dégradées par les scolytes ont contribué à une augmentation dramatique des surfaces brûlées dans la région (fig.3b).

Cette modification des régimes d’incendies a un impact considérable sur les budgets régionaux de carbone (moyenne des émissions attendues pour l’Ouest du Canada : 36 g C/m2/an), qui pourrait exercer un effet rétroactif potentiel sur le climat avec une augmentation de la température atmosphérique (Kurz et al. 2008).

 

Le même type de dynamique temporelle s’applique aux espèces invasives favorisées par le changement mondial du climat. Ainsi, l’expansion de plantes exotiques telles que les graminées à métabolisme en C4(2) dans les écosystèmes de brousse (en Australie ou dans la Région du Cap en Afrique du Sud) modifie profondément les régimes d’incendies sur le long terme (Bowman et al. 2009).

De tels changements abrupts dans les services écosystémiques sont un défi sérieux à la capacité adaptative des sociétés, des écosystèmes et de leurs interactions au sein des « socio-écosystèmes » (cf. regard 4 sur la notion de S.E. sur cette plateforme). Il est essentiel aujourd’hui de tirer les leçons des événements passés, de détecter les signaux d’alarme précoces et d’y répondre pour favoriser la résilience de ces écosystèmes.

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(1) Albedo : L’albédo est la fraction de l’énergie lumineuse incidente réfléchie ou diffusée par un objet, par exemple une surface terrestre. Cette fraction varie avec la couleur de l’objet, de 5 à 10% pour une forêt de conifères (sans neige) à plus de 80% pour une surface enneigée, et peut être moyennée sur l’année dans le cas des écosystèmes terrestres et marins. La fraction restante étant absorbée par l’objet et restituée sous forme de chaleur (et de rayons IR), l’albédo de la Terre est un indicateur de sa température de surface.

(2) Métabolisme en C4 : Le métabolisme en C4 de certaines plantes dissocie à l’intérieur des cellules les phases photochimique et non photochimique de la photosynthèse. Cette adaptation permet d’éviter la photorespiration et est un moyen pour les plantes de limiter les pertes d’eau par la fermeture de leurs stomates, ce qui permet la croissance estivale. Ce type de photosynthèse existe notamment chez des graminées d’origine tropicale et aride.

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Article rédigé avec le concours d’Anne Teyssèdre

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Bibliographie et liens Internet

Bibliographie :

Bowman, D.M.J.S. et al. (2009) Fire in the Earth System. Science, 324, 481-484.

Breshears, D.D., Lopez-Hoffman, L. & Graumlich, L.J. (2011) When ecosystem services crash: Preparing for big, fast, patchy climate change. Ambio, 40, 256-263.

Daily, G.C. et al. (1997) Ecosystem services : benefits supplied to human societies by natural ecosystems. Issues in Ecology, 2, 1-16.

Hoegh Guldberg, O. et al. (2007) Coral Reefs Under Rapid Climate Change and Ocean Acidification. Science, 318 (5857), 1737-1742

Kurz, W.A. et al. (2008) Mountain pine beetle and forest carbon feedback to climate change. Nature, 452, 987-990.

Mahli, Y. et al. (2009) Exploring the likelihood and mechanism of a climate-change-induced dieback of the Amazon rainforest PNAS 106 (49) 20610-20615.

Mooney, H. et al. (2009) Biodiversity, climate change, and ecosystem services. Current Opinion in Environmental Sustainability, 1, 46-54.
 

Sites et pages Internet pour en savoir plus 
sur l’ampleur du réchauffement climatique actuel, ses mécanismes et ses enjeux :

Portail du GIEC (IPCC en anglais), avec l’ensemble des rapports en français.

Rapport du GIEC 2007, dont résumé pour les décideurs.

Rapport Stern (2007) en français.
 

Série video en ligne : Changement climatique et biodiversité, Anne Teyssèdre, MNHN – GIS Climat – La Huit, 2008.

Regards et débats en ligne sur cette plateforme, sur des sujets connexes :

Julliard R. et Jiguet F., 2011. Les oiseaux et la biodiversité face au changement climatique. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°22 du 11 octobre 2011.

Masson-Delmotte V., 2011. Le climat de notre biosphère. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°10 du 20 janvier 2011.

Teyssèdre A., 2010. Les services écosystémiques, notion clé pour explorer et préserver le fonctionnement des socioécosystèmes. Regards et débats sur la biodiversité, SFE, Regard n°4 du 25 octobre 2010.
 

La forêt tropicale n’émet pas de CO2

Par Marie-Paule Nougaret

(article paru initialement sur le site des JNE le 1er décembre 2012)

On ne sait pas tout des interactions entre forêt et climat. Les arbres rafraichissent en émettant de la vapeur d’eau fraîche (feuillus) ou des particules odorantes qui agrègent les nuages (résineux). Presque toutes les forêts respirent la nuit et lâchent du carbone gazeux; jamais autant, pourtant qu’elles n’en dévorent. Même en période chaude, les forêts tropicales ne sont pas « émetteurs nets ». Voici les références pour réfuter ce mythe, à l’heure où l’on plante chaque année onze fois moins de forêts dans le monde qu’on n’en détruit.

« … des climatologues vont répétant que la végétation ne joue qu’un rôle marginal. Peu leur importe l’oxygène et d’où il peut venir, les modèles ne décrivent que les flux de carbone, pour la bonne raison qu’on estime savoir au kilo près combien se brûlent de pétrole, de charbon et de gaz. Des physiciens calculent ainsi qu’en année chaude, dans le bilan final, les forêts tropicales dégazent du CO2. Ils croient pouvoir le déduire de la mesure des troncs à hauteur d’homme, à La Selva au Costa Rica, et des isotopes du carbone dans l’air du continent américain. C’est oublier cette loi qu’il n’existe pas deux cas pareils dans le monde vivant. Les biologistes le savent : les opérations de clonage elles-mêmes entraînent des mutations.

Alors la sécheresse bien sûr, prélève son poids de bois mort, de décompositions, d’attaques de parasites qui tous émettent du CO2; mais de façon très inégale, suivant l’altitude, l’orientation, l’entourage boisé ou non… Un travail plus complet a nuancé l’approche un peu trop mécaniste : sur 50 parcelles suivies vingt ans durant, dans les forêts tropicales d’Amérique, 38 – près de 4 sur 5 – ont au contraire gagné en bois vivant et en feuillage, par conséquent fixé du carbone gazeux1.

En outre ces sous-bois abritent des peuples autonomes, très compétents sur la faune et la flore menacées. 390 ethnies de l’Amazonie en ont revendiqué la charge en 20092. Les Awà du Maranhao en savaient assez au XIXème siècle, pour devenir chasseurs-cueilleurs quand des bandes armées ont saisi leurs jardins pour y planter du Cacao, drogue qui valait de l’or. Ils ont fui les Européens jusqu’à ce qu’aujourd’hui, les bûcherons et l’élevage les menacent à nouveau selon Survival International. Les Kayapo ont exposé leur science en 1987 au Musée Goeldi de Belém : sociologie des plantes et des insectes, effets de douze sortes d’engrais de cendres, transmission des lignées de semences, protection des alevins3 (…)

Quoi qu’ils en soit nos sorts semblent liés, du moins par le climat : selon le Centre Météo Hadley, en Angleterre, les petites clairières favorisent les pluies, tandis que les vastes défrichements installent la sécheresse. Ceci change la circulation de l’atmosphère et notamment la trajectoire du jet-stream, vent de haute altitude, en sorte que les inondations d’été, sur la Grande Bretagne, s’attribuent aux incendies annuels du Brésil4.

(…)

Les botanistes, quant à eux, n’ont jamais douté que les végétaux prélèvaient la plupart du CO2 qui disparaît de l’atmosphère. Selon un calcul des années 80, les forêts d’Europe fixent 7 g de carbone à l’heure par m2 le jour, et en relâchant 1g /h/ m2 de nuit : sept fois moins5. Même les très vieilles forêts – dont la moitié se situent dans les zones tempérées du nord – continuent de piéger du carbone, vient-on de découvrir. Loin de stagner, elles s’épaississent et séquestrent 1,8 milliard t de carbone supplémentaires tous les ans.

Marie-Paule Nougaret

Cette citation provient de La Cité des Plantes, en ville au temps des pollutions, du même auteur (éditions Actes Sud)

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Oliver L. Phillips, Yadvinder Malhi,*Niro Higuchi, William F. Laurance, Percy V. Nu ́n ̃ez, Rodolfo M. Va ́squez, Susan G. Laurance, Leandro V. Ferreira, Margaret Stern, Sandra Brown, John Grace Changes in the Carbon Balance of Tropical Forests: Evidence from Long-Term Plots Science, 16 octobre 1998

2 Laurence Caramel Protection de l’Amazonie : les Indiens veulent la parole Le Monde 07.02.09

3 Marie-Paule Nougaret Les Indiens Kayapos cultivent le champ immense de leur savoir dans Alain Gheerbrandt, L’Amazonie, un géant blessé, Découvertes, Gallimard, Paris, sans date.

4 Peter Bunyard, Trees if Life, Britain floods, the Rainforest roots, The Ecologist , Octobre 2007.

5 Gérard Lambert : Le gaz carbonique dans l’atmosphère. La Recherche, n° 189 , pp. 778 – 787. Juin 1987.

La forêt française au risque du changement climatique

A l’occasion de l’Année internationale de la forêt, une journée d’étude intitulée « Que nous apprend la recherche sur la vulnérabilité des forêts au changement climatique » a été organisée le 17 novembre 2011 à Paris (FCBA, Institut technologique du bois), avec la participation de l’INRA, l’ONF, l’ANR (Agence nationale de la recherche), ainsi que les réseaux spécialisés AFORCE et ECOFOR.

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par Roger Cans

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D’une manière générale, la recherche s’est montée très humble et incertaine face à des phénomènes que l’on commence seulement à étudier sérieusement. Alors que l’on dit souvent que la production de bois augmente avec l’augmentation du taux de CO2 dans l’air, la recherche tempère cette constatation. Certes l’INRA observe l’augmentation des rendements en blé, parce qu’il est moins sensible au déficit hydrique que les arbres. Si, dans de bonnes conditions de précipitations, la forêt est aujourd’hui plus productive, c’est dû à l’augmentation de durée de la saison végétative et au carbone disponible dans l’air pour la photosynthèse. Le CO2 limite l’évapotranspiration (fermeture des stomates) et favorise la production chlorophyllienne, donc les réserves en carbone.

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Mais on observe localement des cas contraires, comme dans le Sud-Ouest. L’INRA de Bordeaux signale une « décroissance du confort hydrique » des arbres dans une grande partie de la façade atlantique (Centre Ouest et Sud-Ouest), suite à des périodes de sécheresse consécutives. Car « la forêt est la culture la plus impactée par le réchauffement climatique ». En matière forestière, en effet, « le stress hydrique n’est pas compensé par l’augmentation du taux de CO2 ». De sorte que le rendement du pin maritime a baissé de 10 % à 15 %. C’est en effet la température qui fait transpirer l’arbre, et donc pilote sa croissance et son rendement. « L’effet total est donc négatif pour la forêt ».

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C’est pourquoi l’on observe déjà des changements dans le Sud-Ouest, où le hêtre tend à disparaître, et où le chêne vert gagne vers le nord et l’ouest. La sécheresse et la canicule de 2003 ont provoqué une forte mortalité du douglas en Dordogne, car c’est un arbre à forte surface foliaire (comme le sapin ou l’épicéa). Les pins, dont la surface foliaire est faible, sont moins affectés par les fortes chaleurs, car ils transpirent moins.

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Si l’on se tourne vers le reste des espèces forestières, voici le bilan. Le chêne sessile, actuellement, couvre toute l’Europe, sauf l’Espagne au sud et la Scandinavie au nord. Si l’on se fie aux modèles climatiques (- 200 mm de précipitations, + 2,85 °), le chêne sessile devrait disparaître de France en 2080 et se réfugier en Scandinavie. Le hêtre de plaine devrait disparaître au nord-ouest (Normandie) en 2055, et au contraire prospérer en montagne avec le réchauffement et le taux de CO2…

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Pour le pin sylvestre, la moitié ouest de la France devient défavorable, car la température est plus déterminante que les précipitations. Pour le chêne vert, le climat sera plus favorable. D’une manière générale, la végétation méditerranéenne s’étendra vers l’ouest et le nord (« jusqu’à la Belgique »). Donc  « la forêt tempérée est à risque », car le climat est premier. Le sol n’est qu’une variable d’ajustement.

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A l’INRA de Nancy, où sont centralisés les résultats de la recherche, on constate que la sécheresse de 2003 a provoqué une diminution de la « croissance radiale » (diamètre du tronc) de 20 % dans la moitié nord et de 16 % à 18 % en forêt méditerranéenne. Les cercles de croissance du douglas se réduisent après 2003, car l’effet de la sécheresse est différé. L’effet retard peut être spectaculaire, comme on le constate en forêt de Vierzon (Centre) : la sécheresse de 1962 n’a jamais été guérie et les chênes ont continué à dépérir et mourir jusqu’en 2008 !

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Un paradoxe : ce sont souvent les arbres qui ont eu la croissance la plus rapide, jeunes, qui s’avèrent les plus vulnérables ensuite. Sur le Mont Ventoux (Vaucluse), les sapins morts sont souvent sur les meilleurs sols (enfants gâtés) alors que ceux sur sol caillouteux se sont habitués au stress. D’une manière générale, les arbres âgés sont en général plus fragiles que les jeunes. Mais les jeunes hêtres sont plus vulnérables au stress hydrique que les vieux. Si le chêne pédonculé souffre plus du réchauffement que le sessile, c’est parce qu’il est plus vulnérable aux chenilles et à l’oïdium, qui sont favorisés par les hivers doux. Une chose que l’on ne sait pas : quel est le seuil de stress hydrique fatal ? Une sécheresse sévère ? Plusieurs sécheresses récurrentes ?

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Une chose est sûre, c’est que la réserve hydrique de l’arbre (dans le sol) est déterminante. Les Tunisiens le savent bien qui cultivent l’olivier espacé de 8 m dans le nord, de 12 m à Sousse (centre) et de 24 m à Sfax (sud). A l’IDF (Institut de développement forestier), on souligne qu’il ne faut pas confondre dépérissement et mortalité. Beaucoup d’arbres forestiers dépérissants finissent par récupérer avec des conditions plus favorables. Des chercheurs ayant étudié le gradient d’une espèce (son étagement en altitude ou sa répartition géographique) ont découvert des différences génotypiques qui permettent de penser que les arbres s’adapteront ou auront au moins la faculté de s’adapter.

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Un point faible de la recherche : « C’est vrai, tous nos modèles sont calés sur des forêts monospécifiques. Pour les forêts mélangées ou irrégulières, nous sommes désarmés ». Or les forestiers de terrain constatent tous que, d’une façon générale, les forêts mélangées sont moins vulnérables que les plantations monospécifiques. La biodiversité, on l’a répété durant l’année 2010, est bien un gage de bonne santé pour tout écosystème.