Le changement climatique, une notion née au 15ème siècle

Par Geneviève De Lacour

FressozLocherJean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher à la matinée AJEC21 « Histoire du climat et négociations »

Le 30 octobre 2015

Avec « l’histoire des savoirs sur le changement climatique depuis le 15ème siècle», Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher préparent un livre qui pourrait faire écho en cette période de négociations climatiques. Les deux historiens veulent « restaurer les grammaires environnementales du 15ème au 19ème siècle», mais surtout, ils signent, à travers cet ouvrage, une exploration de la notion de changement climatique, ou comment les sociétés d’alors percevaient leurs actions sur l’environnement. Passionnante mise en perspective !

« Alors que les sociétés du 15ème au 19ème siècle tentent de comprendre et d’appréhender les conséquences de leurs actions sur la planète, le climat a été une catégorie très importante de ces grammaires environnementales », explique Jean-Baptiste Fressoz. Et de préciser que la grande angoisse à la fin du 18ème siècle ne porte pas sur le cycle du carbone et les émissions de CO2, comme aujourd’hui, mais sur le cycle de l’eau. « En coupant les arbres, on altère le cycle de l’eau ».

La question de changement climatique émerge en fait très tôt, à partir du 15ème siècle. Elle est liée à la découverte du nouveau monde et à sa colonisation. « C’est depuis la découverte du continent américain que se structure la pensée du changement climatique», affirme Fabien Locher. L’idée même de changement climatique est perçue comme positive à cette époque.

« Des terres colonisées pour être améliorées climatiquement »

Les Grecs pensaient que la Terre était divisée en climats en fonction de leur latitude. Mais à l’époque, on constate que le Québec, qui est à la même latitude que la Rochelle, y connaît des hivers beaucoup plus rigoureux. « La pensée climatique s’enracine alors dans une comparaison transatlantique du climat, un hiatus climatique ». Ce hiatus climatique correspond, selon la conception de l’époque, en fait à la différence d’action menée sur les forêts entre nos sociétés européennes et américaines. La question de la forêt et du climat sont dès lors étroitement liées. « Nous Européens, nous avons amélioré notre climat en défrichant, alors que les Indiens ne l’ont pas fait », précise Fabien Locher. En Amérique, la nature est restée sauvage « tout comme les animaux et les plantes, sauvages, dégénérés et donc inférieurs. Le climat est la fabrique des êtres ». Les partisans de la colonisation pensent que ces terres sont froides et hostiles et que la colonisation peut les changer climatiquement, les réchauffer. « Des discours que l’on retrouve sous la plume des Jésuites », complète l’historien. « Vendre l’Amérique c’est donc vendre l’amélioration du climat ». Une manière de promouvoir le colonialisme. Car il est alors difficile de convaincre des Européens de s’installer sur ces terres lointaines et hostiles.

« Il existe donc bien à cette époque, une légitimité pour le conquérant de s’emparer de ces terres afin de les rendre plus productives », poursuit Fabien Locher, avant d’ajouter : «  La propriété est alors légitimée par le fait qu’on s’empare de ces terres en les améliorant ». Le discours de la propriété va de paires avec l’apport de la culture par les colonisateurs. Et le changement climatique qu’il entraîne est perçu de manière positive.

L’environnementalisme naît plus tard, dans certaines îles colonisées où la forêt est fortement dégradée. L’action du changement climatique est alors perçue pour la première fois comme une menace. « C’est dans les îles caraïbes, où s’est opérée une importante déforestation qu’une pensée du péril se met en place, les élites coloniales commencent à s’interroger sur leur action », affirme Fabien Locher. Il faut réagir. A l’instar de Pierre Poivre qui souhaite protéger les forêts de l’Isle de France (actuelle ile Maurice). « Il s’agit d’un laboratoire insulaire avec un souci nouveau pour l’environnement. »

Retour à la fin du 18ème siècle et notamment au moment de la Révolution française qui signe la fin d’un régime de régulation environnementale. La population rurale souhaite le démantèlement de l’administration forestière royale. Et déjà certains se posent la question : n’est-on pas en train de détruire la forêt ? Pour évaluer l’impact de la Révolution française sur les forêts, une grande enquête est lancée en 1821. Le ministère de l’intérieur interroge de la manière suivante : Est-ce que le climat de votre département a changé depuis la révolution française et si oui, qu’elles pourraient en être les causes ? « Ici, on pose le bilan environnemental de la Révolution », confirme l’historien. Ainsi maires, forestiers, ingénieurs, préfets, enverront leurs commentaires en donnant leur avis sur les changements climatiques. Les partisans du maintien de la forêt dans le patrimoine national avancent l’argument de la sauvegarde du climat de la France. Et pour les partisans de la restauration du régime, la révolution a dilapidé ces forêts. Une enquête qui sera révélatrice d’un ensemble d’interrogations sur les changements climatiques. « Cette période pose la question de la régulation de l’État et aussi l’introduction de la notion de propriété », complète Fabien Locher.

Si le climat est lié aux forêts, pour protéger le climat, on n’a plus le droit de couper la forêt. Alors que pour les partisans de la libéralisation, il n’existe pas de lien entre la forêt et le climat. « Les partisans de la restauration pensent que la révolution fut une catastrophe. On a dilapidé ces forêts, on les a données à des gens qui ne savent pas la gérer ».

La question du changement climatique sera également très importante au Maghreb au 19ème siècle. « Le discours de la colonisation française en Algérie, est sous-tendu par cette question climatique. Dans l’argumentation des colonisateurs, l’Arabe est désigné comme l’ennemi de l’arbre. Il a changé le climat. Et donc le rôle du colonisateur est de restaurer le climat, dans ce qui fut le grenier de Rome », commente Fabien Locher.

Au même moment de nouvelles idées apparaissent dans les journaux, dans les revues. « Il faut régénérer la nature dans une vision républicaine de retour à l’Antiquité, à l’Arcadie, aux paysages idylliques du Péloponnèse ». Le changement climatique est alors conçu comme un index de civilisation. Issu de ce mouvement, François Antoine Rauch va fonder des sociétés pour agir, pour la régénération physique de la France et pour reforester en plaine et en montagne.

« L’histoire climatique est donc une histoire politique car elle engage les questions de l’impérialisme, de la colonisation, de la révolution française, qu’est ce que la propriété ? Qu’est-ce que l’État ? Cette histoire du changement climatique dans l’Occident est sociale et culturelle mais aussi très politique », conclut Fabien Locher.