La Cop 21 a-t-elle sauvé la planète ?

Par Olivier Nouaillas

LavieLe 18/01/2016, initialement publié dans La Vie le 17/12/2015

À Paris, pour la première fois de l’Histoire, 195 pays se sont engagés à lutter contre le réchauffement climatique. Mais la partie est loin d’être gagnée.

Il est 19 h 36 exactement, ce samedi 12 décembre 2015 et Laurent Fabius, le président de la Cop 21, vient de prendre son marteau (vert) et de prononcer ses paroles : « Je regarde la salle, je vois que la réaction est positive, je n’entends pas d’objection : l’accord de Paris est accepté. » Aussitôt un tonnerre d’applaudissements parcourt les travées de La Loire, le nom de l’immense salle plénière qui réunit les délégués des 195 pays participant à ce sommet sur le climat sans précédent. Un véritable marathon de négociations diplomatiques de douze jours, où les tractations de dernière minute et les pressions en tout genre n’ont pas manqué jusqu’au soulagement final.

Un aboutissement, après un cycle de négociations de plus de 20 ans, ouvert par le Sommet de Rio.

« Différencié », « juste », « durable », « dynamique », « équilibré », « juridiquement contraignant », « ambitieux » et même « historique ». À tour de rôle, Laurent Fabius, le président de la Cop 21, dont l’action diplomatique a été saluée par tous les participants, Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’Onu, et François Hollande, le président de la République venu en renfort pour cette dernière journée, n’ont pas lésiné sur les adjectifs et les superlatifs pour caractériser cet accord. Le document final (31 pages dans sa version anglaise, 39 pages en français) se décompose en deux parties : une décision d’adoption, non soumise à la ratification des États, et qui contient beaucoup de chiffres et de dates, et l’accord lui-même avec ses 28 articles, plus généraux et donc moins précis, et qui nécessitera une ratification de chaque État, suivant ses propres règles constitutionnelles. Toutefois la portée « juridiquement contraignante » de ce protocole additionnel (ayant une valeur de traité international) sera souple puisqu’il n’y a pas de mécanisme de sanction prévu pour les pays qui ne respecteraient pas leurs engagements.

Historique, l’accord de Paris l’est assurément, car c’est la première fois qu’un accord universel de lutte contre le changement climatique est adopté par 195 pays. Un aboutissement, après un cycle de négociations de plus de 20 ans, ouvert après l’adoption par le sommet de la Terre en 1992 de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques, et marqué par l’échec retentissant du sommet de Copenhague en 2009. Cette fois, la négociation du Bourget n’a pas déraillé. Ce qui n’était pas gagné quand on connaît le peu de considération de certains pays pour des engagements écologiques, ceux qui produisent du pétrole notamment. Avec cette fois, écrit noir sur blanc dans son article 2, un objectif ambitieux puisqu’il s’agit de contenir le réchauffement climatique non plus à 2 °C – le chiffre de référence de la communauté scientifique mais aussi internationale depuis Copenhague en 2009 – mais maintenant « bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » et de « poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C ». Cette dernière revendication était portée par les petits pays insulaires (Maldives, Tuvalu, Îles Marshall, Kiribati…), qui jouaient là tout simplement leur survie. Et qui, surprise, ont su rallier à leur cause la majorité des pays.

Historique, il l’est toujours avec la reconnaissance des « pertes et dommages » déjà subis par les pays vulnérables, mais aussi avec l’appel à la différenciation des efforts, « sur la base de l’équité » demandée aux 195 pays, en fonction de leur responsabilité historique dans le changement climatique. Ce qui se traduit par la demande, subtilement formulée dans l’article 4, aux pays développés (les États-Unis, l’Union européenne, le Canada, l’Australie…) de « continuer de montrer la voie en assumant des objectifs de réduction en chiffres absolus » mais aussi aux pays en voie de développement (la Chine, le Brésil, l’Inde…) de « continuer d’accroître leurs efforts d’atténuation ». Ce souci de « justice climatique » – un terme cité dans le préambule de l’accord et qui avait été popularisé par l’encyclique Laudato si’ du pape François – se traduit très concrètement dans la décision de la mention d’« un plancher de 100 milliards de dollars » par an, à partir de 2020, pour le fameux Fonds vert pour le climat, qui servira notamment à des transferts de technologies pour les pays du Sud, afin de permettre à ces derniers de se développer sans passer par les énergies fossiles, mais en ayant accès aux énergies renouvelables.

Mais, paradoxalement, cet accord est aussi insuffisant, car s’il évoque bien à long terme un pic des émissions de gaz à effet de serre, il n’y a pas, dans le document final, de date précisée. L’article 4, décidément un des plus importants, mentionne, en effet, qu’« en vue d’atteindre l’objectif de température à long terme énoncé à l’article 2 (les fameux 1,5 °C, ndlr), les Parties cherchent à parvenir au plafonnement mondial des émissions de gaz à effet de serre dans les meilleurs délais » (« as soon as possible » dans la version anglaise de l’accord). Cette contrainte est d’autant plus insuffisante que, pour le moment, si l’on additionne les engagements pris par les États avant la Cop 21 en matière de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre, on est sur une trajectoire d’un réchauffement de l’ordre de 3 °C. Beaucoup trop.

Heureusement, entre ces objectifs ambitieux et ces contraintes insuffisantes, il y a le savoir-faire de la présidence française et des Nations unies. Qui, à l’arraché, ont réussi à inscrire des « mécanismes de révision » pour revoir les engagements des États à la hausse. En effet, alors que l’accord de Paris ne rentrera en vigueur qu’en 2020, il a été acté une clause de modification « tous les cinq ans », c’est-à-dire en 2025. Mais, comme cette date apparaissait à beaucoup comme trop lointaine, l’accord prévoit un premier rendez-vous en 2018, basé sur le volontariat, pour « un dialogue de facilitation entre les parties pour faire le point (…) des efforts collectifs déployés ». Chose importante, ce rendez-vous sera appuyé par un nouveau rapport scientifique demandé à la même date aux scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) « sur les conséquences d’un réchauffement planétaire supérieur à 1,5 °C ». Valérie Masson-Delmotte, la nouvelle et jeune présidente française du comité scientifique du Giec, voit ce nouveau recours aux scientifiques qui le composent de façon positive : « Je crois qu’en dehors de nos rapports globaux, publié tous les 5 à 6 ans, notre travail va désormais consister à mettre des coups de projecteur sur des zones d’ombre du réchauffement climatique, comme le seuil de 1,5 °C ou l’acidification des océans. » Une façon très habile de remettre la pression sur la communauté internationale.

« Ce soir, nous renouons avec l’espoir. L’avenir seul confirmera si l’accord de Paris est historique. » Nicolas Hulot

L’accord à peine adopté, les réactions des ONG du monde entier ont pourtant été très contrastées. À l’image de ce grand écart entre les objectifs de l’accord de Paris et les moyens pour y parvenir. Il y a les optimistes (Avaaz, WWF…), les partagées (Réseau action climat, Oxfam, Greenpeace, 350.org…) et les très déçues (Attac, Alternatiba). Fidèle à son image d’un pied dedans (Envoyé spécial pour la protection de la planète) et d’un pied dehors (président de la fondation qui porte son nom), Nicolas Hulot tente une synthèse : « Ce soir, nous renouons avec l’espoir. L’avenir seul confirmera si l’accord de Paris est historique. Tout dépendra des moyens mis en œuvre pour réaliser les engagements de tous les États. Il faudra également revoir à la hausse le plus vite possible les engagements des États les plus développés. »

Conscient de cette insuffisance, François Hollande a d’ailleurs promis, le soir même, de « réviser à la hausse l’engagement de la France d’ici à 2020 ». Un mouvement vertueux qui pourrait être suivi par la Coalition de haute ambition, un groupe de 80 pays (avec plusieurs poids lourds en termes d’émissions maximum comme les États-Unis, l’Union européenne, le Brésil) et qui s’était formé au Bourget autour de Tony de Brum, le ministre des Affaires étrangères des Îles Marshall, très menacées par la montée du niveau de la mer, et qui avait beaucoup pesé pour l’adoption de la référence du seuil de 1,5 °C de réchauffement. Ce « coup de pouce » à l’accord de Paris est également déjà donné par différents membres de la société civile (collectivités locales et entreprises notamment). Le plus emblématique étant le sommet des villes, qui s’est déroulé le 4 décembre, durant la Cop 21, à l’Hôtel de Ville, sous l’impulsion d’Anne Hidalgo, maire de Paris et de Michael Bloomberg, l’ancien maire de New York. Sept cents maires (Rio de Janeiro, Santiago du Chili, Milan, Athènes, Londres, Copenhague, Berlin, Londres, Sydney, Séoul, Shanghai, New Delhi, Pékin, Bamako, Dakar, Johannesburg, Chicago, Los Angeles, Montréal…), représentant plus de 650 millions d’habitants, se sont engagés sur un objectif de 100 % d’énergies renouvelables d’ici à 2050.

Sept cents maires de grandes villes se sont engagés sur un objectif de 100 % d’énergies renouvelables d’ici à 2050.

Pour Pascal Canfin, ancien ministre EE-LV, membre du groupe de réflexion World Ressources Institute basé à Washington et futur patron du WWF France dès le 1er janvier 2016, « la société civile, et notamment les ONG, ne doit pas faire la fine bouche mais s’emparer de tous les outils contenus dans l’accord de Paris. S’en servir comme un bélier pour enfoncer les portes des derniers lobbys des énergies fossiles. Et faire pression, dans chaque pays, pour que leur gouvernement respecte les engagements pris pendant cette Cop 21. Et renonce ainsi à tous les projets ‘‘climaticides’’. Là, à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes et, ailleurs, à la construction de centrales à charbon, ou encore à l’exploitation de gaz de schiste ». Mais c’est peut-être Bill McKibben, l’activiste écologiste américain qui a donné naissance à 350.org, un puissant mouvement mondial de désinvestissement des énergies fossiles, qui résume le mieux la situation à la fois nouvelle et complexe : « L’accord de Paris ne sauve pas la planète, mais il sauve la chance de sauver la planète.»