« Tout est joué pour les 20 prochaines années, mais il faut agir maintenant! »

Propos recueillis par Yves Leers

jouzelJean Jouzel, glaciologue et paléo-climatologue, vice-président du Giec1 de 2002 à 2015 et du Conseil stratégique de la recherche

Le 28/11/2015, initialement publié dans le magazine Préventique

Jean Jouzel est un des climatologues français qui paye le plus de sa personne, toujours là pour sonner le tocsin. Il n’est pas vraiment optimiste sur l’issue des négociations climatiques, même s’il pense qu’il y aura bien un accord mondial en décembre à Paris entre les 195 pays de la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC), désormais tous impliqués.

Q : L’accord de Paris sera-t-il d’un niveau suffisant pour que la hausse des températures soit plafonnée à 2 degrés d’ici à 2100?
Tout indique que l’accord issu de la COP de Paris ne sera pas assez ambitieux pour contenir le réchauffement dans la limite des 2 degrés. Les promesses d’engagement des pays – ce qu’on appelle les INDC3 – ne vont pas assez loin et risquent de nous emmener vers + 3 °C d’ici à la fin du siècle et pas vers les 2 degrés de plus, malgré le bon niveau des INDC de l’Inde et du Brésil. Pour ne pas dépasser le plafond des 2 degrés, il faudrait que nous n’émettions pas plus de 900 milliards de tonnes de CO2. Or, au rythme actuel, c’est vers 2040 qu’il faudrait supprimer totalement les émissions carbonées pour tenir cet engagement.

Quoi qu’il en soit, le changement climatique est en route et les engagements pris à Paris ne changeront pas grand chose pour les 20 prochaines années. Nos efforts des prochaines années auront des effets pour la période suivante. Et même si les volontés affichées à la veille de la COP sont insuffisantes, il faut considérer que la volonté d’agir des pays pour limiter des émissions de CO2 la Chine, qui brûle près de la moitié du charbon consommé dans le monde, a changé de ton et va essayer de tenir ses engagements. C’est d’ailleurs son intérêt. Tous les pays sont aujourd’hui sous le regard attentif et de plus en plus sensibilisé de leurs opinions publiques et de la communauté internationale. C’est leur crédibilité qu’ils engagent. En ce qui concerne l’accord lui-même, je ne crois pas souhaitable d’aller vers un accord contraignant qui, de toute façon, serait difficile à appliquer et limiterait les ambitions d’autant que tous les pays du monde sont parties prenantes pour la première fois.

Q : Si tout est joué pour vingt ans, que peut-on faire aujourd’hui?

On doit faire beaucoup de choses sans attendre et c’est possible. Ce qui compte, c’est de réduire tout de suite nos émissions de gaz à effet de serre, sans attendre 2020 (date de la mise en œuvre de l’accord de Paris, ndlr). Les engagements qui seront pris à Paris concernent aussi les cinq ans à venir. C’est très important et ce n’est pas le plus dur. Si tous les États s’y mettent vraiment, avec une dose d’efficacité énergétique, une dose d’énergies renouvelables et de moins en moins de fossiles, c’est possible et viable tout en commençant à changer notre modèle de développement ! Mais si rien de sérieux n’est fait d’ici 2020-2025, alors on sera «dans les choux» !
On sait qu’il faudra de l’argent et on en parle beaucoup dans les négociations, en particulier pour le Fonds vert4 à aider les pays en développement qui seront les premiers
touchés. Mais, j’insiste, il faut d’abord agir. Pour cela, nous avons besoin d’une véritable vision politique qui prenne en compte tous les facteurs climatiques et crée une dynamique. Il est trop tard pour empêcher le réchauffement mais on peut encore limiter les dégâts.

Q:  Les années les plus chaudes succèdent aux années les plus chaudes depuis le début du siècle et 2015 va à nouveau battre le record. À quoi faut-il s’attendre?

Nous pouvons nous attendre à un réchauffement moyen d’environ deux dixièmes de degré par décennie pour la période 2021-2050. Nous avons déjà «pris » trois dixièmes de
degré par rapport à 1990. Cela signifie que l’augmentation de température pourrait se situer entre 0,6 et 1,3 °C en 2035. Mais le réchauffement peut aussi être freiné par des éruptions volcaniques majeures ou au contraire subir les effets d’El Niño, ce phénomène climatique qui se produit dans le Pacifique et réchauffe les eaux. La possibilité d’une accélération globale existe aussi et nous avons tendance à ne voir que l’atmosphère alors que 93 % de la chaleur supplémentaire va vers l’océan.

Q : Les messages des scientifiques sont-ils bien perçus ?

On n’y croit pas vraiment ! Pourtant nous avons fait notre part et l’adéquation entre l’analyse scientifique et le consensus politique est bien réelle. Mais lors des COP, nous ne sommes présents qu’en coulisses. Quoi qu’on fasse d’ici 2050, les changements ne seront pas encore catastrophiques mais ils seront de plus en plus perceptibles. D’ici à 2025, nous n’aurons qu’un réchauffement modéré – autour de deux dixièmes de plus – mais cela suffira peut-être pour que les gens commencent à reconnaître que les scientifiques avaient raison. Aujourd’hui, même si le changement climatique est perçu comme une réalité, la majorité de la population est toujours sceptique sur nos messages. La crédibilité du message des scientifiques n’est pas vraiment acceptée. Pourtant, nous pouvons difficilement être plus alarmistes alors même que le changement climatique devient de plus en plus concret, y compris dans notre pays. Il est désormais perceptible et visible.

Q : La science et la technologie peuvent-elles venir au secours de la lutte contre le changement climatique ?

Tout ou presque tout dépend de l’énergie et en particulier des énergies fossiles. Respecter l’objectif 2 °C requiert de limiter les émissions futures de CO2 à environ 800 milliards de tonnes – ce qui correspond à la combustion de moins de 20 % des réserves d’énergies fossiles facilement accessibles. Cela veut dire qu’il faudrait en laisser plus de 80 % dans les profondeurs de la Terre. C’est mal parti.
Il faut donc s’attaquer à la façon dont on produit l’énergie grâce aux énergies renouvelables qui ont beaucoup progressé et au stockage aussi bien pour l’habitat que pour les voitures. La marge est encore très grande pour les économies d’énergie et l’efficacité énergétique. La capture et le stockage du carbone (CCS, Carbon Capture and Storage) est une autre piste pour le charbon et le fioul mais il reste beaucoup à faire pour que cela soit possible et viable sur le plan économique. Une autre piste existe – qui se traduit par un solde d’émissions négatif – pourrait être envisagée dans le futur. C’est l’association de la bioénergie au CCS : on brûle de la biomasse – laquelle a absorbé du CO2 pendant sa croissance – et on utilise l’énergie produite puis on piège le CO2 qui en résulte.

Pour en savoir plus :
–  Quel climat pour demain ? 15 questions/réponses pour ne pas finir sous l’eau, J.Jouzel avec Olivier Nouaillas, Dunod 2015 ;
–  Le défi climatique, objectif 2 °C, J. Jouzel avec Anne Debroise, Dunod, 2014.